Salon de l’Agriculture 2011

DE LA REVOLUTION DE JASMIN A CELLE DU PURIN…

À l’exception de Jacques Chirac, qui entretient une filiation sincère  avec le monde agricole, et de Nicolas Sarkozy, qui se devait être présent cette année pour l’inauguration. Déjà qu’il avait fait défaut l’année dernière. Par crainte peut-être d’y retrouver «  l’aut’con ». Pour les autres, arpenter les allées du salon et montrer sa bobine, avant une prochaine échéance électorale ne peut pas faire de mal. Le Salon de l’agriculture est LE rendez-vous des bobos branchés. À commencer par Bertrand Delanoë le maire de Paris qui s’est livré à un exercice auquel il est peu habitué. Il faut dire qu’il était accompagné de Martine Aubry, qui a fait une déclaration selon laquelle (sic) «  il faut accompagner les agriculteurs” qui ne “demandent pas d’assistance” mais simplement “que leur travail soit rémunéré à leur juste valeur” alors qu’ils sont pris entre l’augmentation des matières premières (…) et la grande distribution”. Martine Aubry saRappelant qu’il y a eu “400 suicides en un an”, elle a déploré qu’on abandonne aujourd’hui les agriculteurs alors que tout le monde en a besoin ». Rien de moins…Elle enfonce une porte ouverte !  Au détour d’une allée, elle croise Arnaud Montebourg, candidat déclaré à la primaire du PS, croquant une pomme du Limousin. « Manger des pommes, ça te rappelle rien?”, lance – t’il goguenard à l’adresse de Martine Aubry, faisant allusion à la campagne victorieuse de Jacques Chirac en 1995. Sauf que ce dernier ne se contentait pas d’en manger, il en connaissait  l’origine…Dans un autre style, il y a eu Jean-Luc Mélenchon, le leader du Front de gauche, venu réaffirmer son intérêt pour la couleur verte. Ségolène Royal accueillit à son arrivée par une vache parthenaise de Poitou-Charentes (sa région) et qui s’est laissé aller à une déclaration qui fera date dans les annales : les produits agricoles ne sont pas des produits comme les autres“. Et de poursuivre “Il ne faut pas les laisser dans la concurrence, sans règles, or aujourd’hui toutes les règles ont été peu à peu éliminées, je pense aux quotas laitiers, aux stocks alimentaires nécessaires pour réguler les prix et les revenus des agriculteurs ». Vraiment ?

À l’opposé, on trouve Marie François René Galouzeau de Villepin qui avait chaussé les bottes de Jacques Chirac pour arpenter les chemins moquettés du Salon de l’Agriculture.  dominique de villepen sajpg L’ancien Premier ministre a fait une virée de près de six heures dans les allées de prêtant avec un certain plaisir aux séances de dégustation offertes par (ses) gens de la terre qu’il apprécie tant…Mais nous sommes déjà en campagne ! Tous ces peoples de la politique se découvrent d’improbables vocations paysannes le temps du salon. Mais après, une fois que les lumières se seront éteintes, que les vaches auront regagné leur stabulation pour donner du lait que leur propriétaire vendra à perte, que se passera-t’il ? Rien, ou pas grand-chose, si la profession ne prend pas son destin en main. Ce n’est pas avec l’actuel ministre de l’Agriculture que les professionnels trouveront une issue. Infichu de convertir un hectare de terre en m2. Heureusement qu’on ne lui a pas demandé de le mesurer en verge…On imagine sa réponse. Toutefois s’il avait de humour il pouvait répondre . « En principe inversement proportionnel à la longueur de son nez »

Et il en faut de l’humour pour entendre les déclarations de tous ces politiques en campagne estampillés verts. A tous ces porteurs de bonnes paroles, nous leur disons simplement ceci : « soyez honnêtes, faites attention à vos promesses ». “Même  si elles n’engagent que ceux qui les écoutent” comme l’a dit Charles Pasqua. Méfiez vous, les jeunes agriculteurs d’aujourd’hui sont moins dociles que  le furent leurs parents.

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Jacques Chirac : “Nous sommes tous des paysans au sens éthique du terme”.

Pendant longtemps, Jacques Chirac a affirmé que son meilleur souvenir professionnel restait son passage au ministère de l ‘Agriculture, en 1972. De ce poste-là, il a tout aimé. Les visites de fermes, la bise aux agriculteurs, les caresses aux bovins, les négociations à Bruxelles et les réunions avec les syndicats d’exploitants, Jacques Chirac a tout aimé, et il laissé un souvenir exceptionnel. Il faut dire qu’il s’est dépensé sans compter. En moins de deux ans, c’est lui qui a inventé l’Office national interprofessionnel du bétail et des viandes, la réforme des baux ruraux à long terme, la réglementation du droit de préemption des SAFER (sociétés d’aménagement foncier et d’établissement rural), le statut de fermage. C’est encore lui qui a offert d’incroyables primes par tête de vache aux éleveurs de montagne. Lui encore, qui a imaginé une dotation pour chaque jeune agriculteur allant s’installer dans un des départements frappés par l’exode rural. Depuis cette époque, l’amour entre Chirac et les agriculteurs ne s’est jamais démenti. Devenu Président de la République, il étonnait ses ministres par sa parfaite connaissance des cours de la viande ou la production laitière. En 1996, dès qu’il a appris la marche des éleveurs, il a prévenu son monde « qu’il les soutiendrait dans la crise difficile qu’ils traversent » Alliez dire ensuite aux agriculteurs que Chirac avait des lacunes dans les autres dossiers, ils s’en fouettaient pas mal…

Pourtant les fissures se creusent dans les années 1990. Cette « connivence » des mondes politique et paysan ne semble plus rencontrer auprès de la population la même adhésion. Le malaise grandit aussi chez de nombreux agriculteurs qui souffrent de se voir reprocher une condition d’« assistés ».  Les syndicats minoritaires se renforcent et menacent sur sa droite comme sur sa gauche « le » syndicat longtemps majoritaire. Citons l’exemple de la Fédération paysanne. La part belle faite aux grandes exploitations céréalières est dénoncée, l’endettement des petits et moyens exploitants pèse sur le monde paysan, les jeunes s’éloignent des professions agricoles…

S’ajoute à cela une contestation croissante du productivisme et de ses emballements. La crise de la vache folle agit comme un signal qui alerte la population tout entière, y compris les agriculteurs et les éleveurs, contre les risques alimentaires. L’agriculture, gardienne de cette terre nourricière, peut donc tuer ! … On les accuse de tout. Y compris de disperser des pesticides responsables de la mort des Abeilles. Alors que la pollution automobile et industrielle s’en chargent elles-mêmes. Mais chut ! ils génèrent des milliers d’emplois…

Les coups portés au modèle agricole français viennent également de l’extérieur. Les États-Unis comme les pays en voie de développement crient à la concurrence déloyale. Le soutien de la France à son agriculture, qui passe par une limitation des importations et par la subvention de l’activité agricole, est un fondement de la politique agricole européenne.

TracteurLes réformes de la PAC, depuis 1992, marquent sans doute la fin du soutien inconditionnel de la France aux revendications de ses agriculteurs. Elle continue cependant de batailler pour préserver la politique agricole commune. Ainsi le gouvernement français a exigé que soit maintenu jusqu’en 2013 le cadre budgétaire et les aides allouées. Car la France reste le principal bénéficiaire des budgets agricoles : en 2004 elle a par exemple touché près du quart de toutes les dépenses agricoles de l’Europe. Cette situation place souvent la France en situation d’accusée dans les instances européennes (au regard surtout de ses partenaires de l’Europe du Nord). Et par voie de conséquence, elle place l’Europe en situation d’accusée lors des discussions sur les tarifs douaniers au sein de l’OMC (Organisation mondiale du commerce).

Le monde agricole est aujourd’hui en pleine mutation, plongé dans un processus ou les acteurs eux-mêmes sont progressivement éliminés. Les économies d’échelle pour la modernisation impliquent du matériel sophistiqué et des exploitations de plus en plus grandes. Le métier d’agriculteur n’a jamais été aussi à risque qu’il ne l’est aujourd’hui. Il exige des compétences multiples: savoir investir, tenir les comptes, s’y connaître en chimie etc. Pour y parvenir, les agriculteurs se sont endettés. De fait, Ils ont un autre rapport avec la terre, et au fil des années, on a vu se développer une sorte d’individualisme qui a modifié les rapports sociaux. Entre autres conséquences de ces bouleversements, les agriculteurs n’ont plus cette passion de la terre comme c’était le cas au début du siècle. La terre est un moyen de gagner de l’argent, de rentabiliser. Mais ce qui est plus attristant, c’est de constater que depuis les années 1960 avec la politique agricole commune, la terre est devenue un moyen de récupérer des subventions européennes avec les effets pervers qu’elles induisent. Petit à petit, les paysans se sont faits fonctionnariser, aujourd’hui, leur salaire, c’est les primes. Mais la crise du lait en 2009 leur a fait  prendre conscience que le monde avait changé, que rien ne serait plus comme avant. Aujourd’hui, ce qu’ils réclament, c’est une juste rémunération de leur travail, pas de l’assistanat. “Notre revenu n’est jamais assuré d’avance. On investit beaucoup au départ mais le retour n’est pas toujours celui que l’on attend. On sème, mais on sait jamais ce qu’on va récolter” clament-ils.

Le regard sur les « campagnes », longtemps perçues comme des espaces essentiellement « productifs », a déjà changé. L’espace rural cristallise aujourd’hui inquiétudes et espoirs de la société française. Il suscite un intérêt croissant, en raison des enjeux qu’il porte : qualité du cadre de vie, de l’alimentation, de l’environnement… Et si le monde rural n’est déjà plus tout à fait le monde agricole, il n’est plus non plus ce lieu d’exode, à la remorque de la modernité et vidé par l’attractivité de la ville. En dépit de ces signaux encourageants, force est de constater que dans Sud Manche, dans le Canton de Brécey que nous connaissons bien, la relève est difficile. Les jeunes ont les plus grandes difficultés pour s’établir, s’ils ne disposent pas d’un capital de départ. Mieux, si leurs parents ne s’engagent pas à leurs côtés.

Nous sauvons les banques de la faillite, mais elles se font toujours tirer l’oreille pour aider les autres. C’est pas nouveau…À cela, il faut ajouter les contraintes du métier d’agriculteur. Il faut être un couple pour exploiter une ferme, avec l’incertitude de pouvoir se tirer un salaire. Deux, c’est du domaine de l’impossible. Du moins, les dix premières années !

Résultat, la femme travaille à l’extérieur, pendant que le mari s’occupe de l’exploitation. Une gestion d’équilibriste qui expose un jeune couple aux plus grandes difficultés. Ceux, qui ont hérité de leur ferme subissent une pression supplémentaire: ils se doivent de réussir, pour transmettre à leur tour. “Celui qui échoue signe la fin du patrimoine, il est responsable de la rupture générationnelle. On comprend mieux dans ces conditions que certains agriculteurs poussés au désespoir se suicident. Si l’on ignore combien d’agriculteurs passent à l’acte chaque année, il est établi qu’ils se suicident trois fois plus que la moyenne des Français. « Résumer le suicide à la crise de la vache folle ou du lait est un raccourci abusif. On voit des exploitations agricoles qui marchent bien où il y a suicide, et de pauvres exploitations sans suicide”, relève Jean-Jacques Laplante, médecin, directeur de la santé à la MSA de Franche-Comté. L’association des producteurs de lait indépendants est née de cet aveu. Au dernier salon de l’Agriculture, elle a fait sensation en organisant une marche funèbre pour dénoncer la recrudescence des suicides parmi les éleveurs. Un signal d’alarme qui doit nous interpeller, car nous avons besoin des agriculteurs . Comme l’a dit Jacques Chirac dans son discours de Pomacle en septembre 1990 : «  La ruralité correspond à une aspiration profonde, historique et moderne de notre peuple. Pas seulement parce qu’il y trouve ses racines. La ruralité n’est pas une nostalgie, elle n’est pas une valeur du passé inadaptée à notre époque. Elle est d’abord une éthique : l’homme ne vit pas sans la terre, il vit avec la terre et se nourrit de la terre. La culture humaine et la culture de la terre sont en réalité indissociables. Nous sommes tous des paysans au sens éthique du terme. L’éthique paysanne est le lien entre le passé, nos racines et notre histoire, le présent, notre responsabilité et l’avenir, nos aspirations… »