L’HISTOIRE DU TELEPHONE DANS LA MANCHE 1

Si la Manche est aujourd’hui le département le plus avancé en matière de  réseaux numériques ce n’est pas le fruit du hasard. Son attachement  au développement des moyens modernes de télécommunications remonte à la seconde moitié du XIXe siècle. Elle doit son succès à la volonté d’une poignée d’élus, qui ont cru avant les autres à l’importance du téléphone pour désenclaver notre département. C’est grâce à des hommes comme Gaudin de Villaine sénateur de la Manche sous la IIIe république, ou Emmanuel Liais conseiller général de Cherbourg pour ne citer que ces deux personnalités, que les choses purent avancer. Ce qui nous rapproche aujourd’hui de ces hommes, c’est le combat que mènent aujourd’hui avec la même ferveur le sénateur du Sud Manche, Philippe Bas, etBernard Tréhet, conseiller général de la Manche. Tous deux sont engagés dans la voie du progrès. Avec les différences qui les caractérisent, ils ont le talent nécessaire pour faire avancer notre département en lui donnant les moyens technologiques et industriels indispensables pour affronter les défis qui s’annoncent.

La Manche fut l’un des premiers départements français à connaître un système de communication instantanée: dès 1798 une ligne de télégraphie aérienne reliant Paris à Brest traversait le sud du département et en 1835 un embranchement Avranches Cherbourg complétait le réseau. Toutefois, ce système étant exclusivement réservé à l’Etat, les Manchots durent attendre l’arrivée du télégraphe électrique après1850 pour communiquer autrement que par lettre. Le 10 mars 1876 l’américainGraham Bell échange la première conversation à distance: le téléphone est inventé. Dès l’année suivante,cette innovation arrive en France et commence à se développer en 1879 : l’administration autorise la création et l’exploitation de réseaux téléphoniques. La Société Générale du Téléphone installe les premiers abonnés à Paris, Lyon, Marseille et Bordeaux.En 1882, l’Administration décide de réaliser elle-même des réseaux dans quelques villes dont Caen en 1886. Mais très vite l’Etat se heurte au problème du financement, aucun crédit n’étant alloué pour investir dans le téléphone. L’initiative en revient alors aux notables locaux et départementaux par le système des avances remboursables: la ville ou le conseil général avance à l’Etat les sommes nécessaires à l’établissement, l’entretien et l’exploitation du réseau et les recettes servent à rembourser.Confié aux notables départementaux, le téléphone ne va se développer que très lentement: ainsi Caen n’est reliée à Paris qu’en 1898.

GRAHAM BELL Inventeur du téléphone. USA

Gaudin de Villaines
Gaudin de Villaines sénateur de la Manche sous la IIIe république

Hormis l’installation de quelques lignes d’intérêt privé reliant par exemple le bureau au domicile, le département reste à l’écart du mouvement. Près de vingt ans après l’invention du téléphone, le 20 août 1895, le conseiller général de Mortain Gaudin de Villaine déposait un voeu tendant à étudier l’organisation dans la Manche d’un réseau téléphonique départemental et communal.

La chance manquée de 1897


Ce voeu est transmis à l’Administration des Postes et Télégraphes qui répond par une lettre du Ministre en date du 5 décembre. L’Administration est toute disposée à procéder à une étude mais « en raison de l’importance du travail et aussi de l’élévation des sommes à engager, elle désire connaître les localités qu’il conviendrait de relier en premier lieu »(1). Dans cette lettre, le ministre évaluait le coût des liaisons entre les localités les plus importantes, exposait le mécanisme financier et précisait le montant des taxes et de l’abonnement. Le 26 janvier 1896, le Directeur Général informe le Préfet qu’un projet de circuit entre Caen et Paris est à l’étude et qu’il a demandé au Calvados s’il serait disposé à négocier pour que la Manche put utiliser ce circuit. Lors de la session d’avril 1896, le rapport du Préfet est mis au voix et adopté. L’affaire reste cependant en sommeil et ne revient à l’ordre du jour qu’à la session d’août 1897. Le projet d’ensemble pour le Calvados et la Manche s’élevait à 465 000 francs dont 200 000 francs environ pour ce dernier. Les chambres de commerce de Granville et de Cherbourg et les municipalités de Cherbourg, Valognes, Saint-Lô, Coutances, Granville, Avranches et Carentan sont consultées sur les subventions qu’elles seraient disposées à souscrire. En conclusion de son rapport, le Préfet demande « si le département doit contribuer à l’avance des 200 000 francs réclamés pour cette organisation et selon votre décision, l’Administration des P et T aurait à fixer la base de répartition entre les principales villes intéressées de la somme à fournir. Si le Conseil Général est décidé à voter un crédit, il y aurait lieu de recourir soit à l’emprunt soit à une imposition extraordinaire » (2). Au voeu du conseil d’arrondissement de Cherbourg pour qu’un circuit Caen Cherbourg soit établi succède le 16 août 1897 un voeu de quatorze conseillers généraux pour qu’un réseau téléphonique soit établi entre les principales localités du département. Lors de la séance du 19 août, le rapporteur de la Commission d’Administration Générale rappelle les différents voeux émis afin que le téléphone pénètre dans la Manche et expose le projet de l’Administration des P et T. Mais avant d’ouvrir le débat, le rapporteur pose très clairement le problème de la participation financière du département: « il sera bien difficile d’aboutir pendant tout le temps que le Conseil Général n’aura pas pris le parti d’intervenir par une participation définie du département » (3). La commission propose que les villes intéressées fournissent la totalité de la somme nécessaire et définit leur participation

Emmanuel Liais

Emmanuel Liais, Conseiller général de Cherbourg

À titre personnel, le rapporteur Emmanuel Liais, conseiller général de Cherbourg, défend le projet, mais souhaite que le département s’engage à financer la moitié du projet, les villes ayant promis de supporter l’autre moitié. Il conclut ainsi son intervention: « Quant aux services rendus par le téléphone, ils seraient considérables » (3) Fontaine, conseiller général de La Haye Pesnel, tout en reconnaissant l’importance des services que rendrait le téléphone, écarte l’idée de voir le département prendre à sa charge l’installation du réseau. Pour Lemoigne, conseiller général de Beaumont « c’est le département qui doit prendre l’initiative dans cette affaire» et propose que « l’emprunt soit fait par le département et que les villes participantes soient chargées du paiement des intérêts »(3). A l’inverse, Chevalier, conseiller général de Coutances, demande pourquoi l’Etat ne supporte pas ce genre de dépense, ajoutant que seules Cherbourg et Granville ont un intérêt particulier à l’établissement du téléphone et rappelant que la Commission « a pensé qu’il n’était pas sage d’engager dès maintenant les finances du département ». Ce conseiller ajoutait que « dans les petites localités, on se préoccupe fort peu de l’établissement d’un réseau téléphonique» et concluait son intervention en critiquant la lenteur des communications: « pour communiquer avec Paris, il faudra demander la communication avec Saint-Lô qui la demandera à Caen, dans ces conditions, je crois qu’il serait presque aussi rapide de prendre le chemin de fer et d’aller à Paris »(3). Sévère critique à laquelle le Président Morel se rallie en préconisant l’ajournement du projet. Foisil, conseiller général d’Isigny-le-Buat soutient son abandon, ne voyant pas « quel peut être l’intérêt pour nos campagnes de contribuer à l’établissement d’un réseau téléphonique» (3). Lemoigne réplique qu’il n’est pas bon de mettre en opposition les villes et les campagnes et n’oppose qu’un argument : avoir dès aujourd’hui le téléphone dans le département.·Les conseillers généraux de Cherbourg et de Granville soutiennent cette démarche. Regnault, conseiller général de Périers, agrée l’arrivée·.du téléphone sous la condition que son établissement n’entraîne aucune dépense pour le département: « je crois que nous emploierions mieux notre argent en créant des bureaux de postes ou de télégraphes dans les communes qui en sont dépourvues »(3). En fin de débat, deux amendements sont mis aux voix. Le premier consistant à charger le département de contracter un emprunt de 200 000 francs dont les intérêts seraient à la charge des villes participantes, n’est pas adopté. Mais le second, visant à demander au Préfet de poursuivre l’affaire et à déléguer à la Commission Départementale les pouvoirs nécessaires pour signer les traités avec les villes sous la réserve que ces traités ne seraient valables que tout autant qu’ils seraient ratifiés par le Conseil Général, est adopté. Par le refus d’une majorité opposée à toute participation financière, la Manche n’aura pas de réseau téléphonique départemental en 1897. Le conservatisme a prévalu sur le désir de quelques-uns de voir cette innovation se propager dans le département de la Manche.

Carte du réseau téléphonique dans la Manche en 1910

Carte du réseau téléphonique dans la Manche en 1910

Une longue hésitation 1898 – 1904.

Dans son rapport annuel de 1898, le Directeur Départemental des P et T précise que des études ont été faites pour établir un réseau téléphonique urbain à Cherbourg et à Valognes et un circuit avec Caen. De même un circuit Granville Vire Caen est envisagé. L’année suivante, le sous-secrétaire d’État aux P et T soumet un nouveau projet de réseau téléphonique départemental qui est présenté à la deuxième session d’août du Conseil Général. Le Préfet lui demande de se prononcer « sur le principe même de la création d’un réseau téléphonique embrassant toutes les localités du département »(4), soulignant que le plus important était de définir le mode de financement. Lors de la séance du 24 août 1899, la Commission d’Administration Générale rend un verdict négatif au projet: outre des réserves sur la distribution des circuits, c’est surtout le problème financier qui apparaît insurmontable. Le rapporteur conclut ainsi: « l’opération qu’on nous propose serait aujourd’hui prématurée »(5). Les conclusions du rapport sont adoptées. Lors de la première session de 1900, les conseillers généraux d’Avranches et d’Isigny-le-Buat déposent un vœu pour que l’administration mette à l’étude l’installation d’un réseau téléphonique reliant avec Paris les principaux centres de commerce de la Manche. Cependant, à la séance du 25 avril, la Commission d’Administration Générale fait observer « qu’il ne lui paraîtrait possible d’y donner satisfaction que le jour où qes exigences moins onéreuses seraient réclamées au département par l’Etat »(6). Le rapport annuel du Directeur Départemental nous apprend que la création de réseaux téléphoniques à Cherbourg et à Valognes et d’un circuit Cherbourg Valognes-Caen a été autorisée par les arrêtés ministériels des 17 mars et 10 mai. Les travaux peuvent commencer et se poursuivent pendant le second semestre. Les deux réseaux et le circuit sont mis en service le 20 février 1901. Enfin, le téléphone pénètre dans le département de la Manche, mais sans l’aide financière du Conseil Général: ce sont en effet les villes intéressées qui ont fait les avances. Dès le 1er avril, vingt-cinq cherbourgeois et un valognais sont abonnés. Cette même année, des initiatives individuelles proposent de relier les cités balnéaires de Barneville et de Carteret à Valognes en passant par Bricquebec. Ainsi seul le nord du département se désenclave. Pourtant l’administration ne désespère pas et, par l’entremise de son représentant départemental, propose qu’un projet plus réduit concernant sept localités soit mis à l’étude: « ce projet se renfermerait dans des limites répondant aux seuls besoins les plus immédiats des villes »(7). Le Directeur cite en exemple les Conseils Généraux d’Ille et Vilaine et des Côtes-du-Nord qui «,ont bien voulu consentir à prendre à leur charge les avances faites à l’Etat »(7). Projet modeste, exemples voisins, rien n’y fait, le Conseil Général ajourne à nouveau sa décision: « Comme il y a deux ans, votre Commission pense que l’installation du téléphone donnerait satisfaction à de nombreux intérêts, mais elle est d’avis que les localités intéressées doivent faire avant tout des propositions fermes que le Conseil Général examinera dans une prochaine session et c’est alors seulement que vous déciderez si vous êtes en mesure de faire le sacrifice nécessaire pour obtenir la réalisation du projet qui vous est soumis ».(8). A nouveau lors de la session d’avril 1902, le projet est renvoyé, toutes les communes concernées n’ayant pas fait parvenir leurs réponses. En juillet, le comte Doria ayant apporté les fonds nécessaires, les travaux pour établir les réseaux de Bricquebec, Barneville, Carteret et Port-Bail peuvent commencer. Au mois d’août la question est enfin débattue. Le Préfet dans son rapport constate que la question a fait un grand pas en quelques mois: en effet, la Chambre de Commerce de Granville et les municipalités de Granville, Coutances et Saint-Lô se sont entendues pour l’établissement d’un réseau Caen, Saint-Lô, Coutances Granville. Il ajoute que les pourparlers avec Avranches sont bien avancés et conclut ainsi son rapport: « dans ces conditions, il ne semble pas qu’il y ait lieu pour le département de prendre l’initiative de la création d’autres réseaux. S’il venait à être fait appel à son concours, vous auriez à examiner pour chaque cas en particulier ce qu’il conviendrait de faire »(9). N’ayant donc pas à intervenir financièrement, le Conseil Général de la Manche adopte les conclusions du Préfet. Le 23 décembre 1902 la Chambre de Commerce de Granville est autorisée à contracter l’emprunt nécessaire à l’établissement d’un réseau téléphonique reliant les villes de Saint-Lô, Coutances, Granville et Avranches au réseau général. Le 21 janvier 1903 l’arrêté ministériel est signé et le 13 mars les travaux commencent. Après la mise en service des réseaux de Bricquebec, Barneville, Carteret et Port-Baille 10 novembre 1902, les réseaux de Saint-Lô, Coutances, Granville et Avranches sont mis en activité le 1er juillet 1903 et ouverts au public le 15 août. Après six années de débats, dix localités manchoises sont équipées du téléphone. En liaison avec le développement du tourisme balnéaire, Jullouville et Saint Pair obtiennent en 1904 un réseau relié à Granville. Après que Villedieu eut obtenu un réseau cette même année, le directeur départemental constate que « le développement du service téléphonique dans la Manche tend à progresser »( 10) mais déplore déjà des difficultés d’audition dues à l’emploi d’un trop grand nombre de circuits. Il propose comme remède la création de lignes d’intérêt Saint-Lô,Valognes, Cherbourg et Saint-Lô Villedieu, ce qui permettrait à toutes les localités du département de communiquer entre elles sans passer par Caen et sans encombrer le circuit Cherbourg Caen, et pour le second circuit, aux villes du sud d’obtenir des communications avec Saint-Lô, le nord et l’extérieur sans emprunter successivement les circuits Avranches Granville, Granville Coutances et Coutances st Lô place du marché 1905Saint-Lô diminuant ainsi dans de très fortes proportions les chances d’interruption et les retards inhérents au système actuel de communication. L’annuaire de 1905 nous présente les 259 abonnés du département de la Manche, Cherbourg, Granville et Saint-Lô possèdent à elles trois 81 % des abonnés et Cherbourg à elle seule représente 47 % des abonnés. La structure professionnelle montre que ces premiers abonnés appartiennent pour 67,1 % au secteur commercial, artisanal et industriel et pour 24,7 % au secteur des professions libérales, le reste se répartissant entre quelques administrations (3,9 %) et des propriétaires de villas dans les cités balnéaires (2,3 %). Le téléphone est d’abord un outil urbain et professionnel pour les affaires et les professions libérales : ainsi parmi les 52 abonnés granvillais, 16 résident rue Lecampion et 6 rue Couraye. A Cherbourg, Il des 121 abonnés résident quai Alexandre III et 10 des 37 abonnés Saint-Lois habitent rue Torteron.

Prochain épisode :

L’ouverture de 1905

(8) Délibérations du Conseil Général – Séance du 22 août 1901 -  330.

19) Délibérations du Conseil Général – Rapport du préfet

(10) Délibérations du Conseil Général – 1904 -

(41 Délibérations du Conseil Général – 1899 – rapport supplémentaire du Préfet

(51 Délibérations du Conseil Général – 2 sessions

(61 Délibérations du Çonseil Général – 1900 – 1″” session

(7) Délibérations du Conseil Général 1091 – Rapport du DD P et T -