Pour comprendre la mort de M. de Gouvetz, il est nécessaire de se plonger dans le climat de l’époque; car l’hiver 1795-1796 fut marqué dans l’Avranchin par les combats de la chouannerie. Après la Vendée, Ia Bretagne et Ie Maine, ,le sud de la Normandie se souleva « pour Dieu et le Roy». Les cantons de Saint-James et de Pontorson engagèrent le feu; au district d’Avranches, on était inquiet : la ville fut mise en état de siège et l’on mit sur pied une colonne mobile pour exterminer les rebelles. Mais les chouans se levaient comme champignons après l’orage; paysans réfractaires à la conscription; jeunes nobles qui donnaient pour Ia gloire un dernier baroud; aventuriers de tout poil attirés par le pillage. Dans la région de Brécey , Bellavidès était sous les ordres du comte de Ruays. Né à Avranches le 26 septembre 1773, jean-jacques de la Huppe de Larthurière s’était engagé à 17 ans , à Granville, dans la marine royale. Comme il ne cachait pas ses opinions royalistes, il fut congédié le 30 avril 1794 et rentra dans ses foyers, à la Doittée, manoir familial situé à la fois sur Vernix et le Petit-Celland. « Le brave et loyal capitaine » ne tarde pas à prendre du service au compte des Chasseurs du Roy . Leurs chefs tenaient conseil de guerre dans le presbytère abandonné de Saint-Georges-de Livoye. Leur activité se manifestait de deux façons : par des coups de main audacieux et rapides contre les assassins des bons prêtres, les curés jureurs trop zélés et les acquéreurs des biens nationaux; et par des engagements plus sérieux comprenant des centaines d’hommes, pour intercepter les convois de vivres ou repousser les colonnes des bleus. Tels , les combats de Villechien, de Sainte-Cécile, de Sainte-Pience où Bellavidès se cassa la jambe en sautant un fossé. Les plus importants eurent lieu dans les Cellands, les 2 mai et 1er juin 1796. Au cours de ce dernier engagement, se distingua Jean de la Braize; surpris en son château du Boulvert, à la Chapelle-Urée, emmené pour être exécuté, au Chêne-Robin, 500 m plus Ioin , le jeune homme réussit à s’enfuir vers Celland . Ce fut l’occasion du combat de la Forge Coquelin , à Ia limite de Montgothier et du Grand-Celland, entre chouans et bleu s qui occupaient le terrain. Mais revenons au 2 mai , sur la crête qui domine le Petit -Celland, à 400 m à l’ouest de l’église, sur la Bruyère du Bois, à l’angle de la rue des prêtres et du chemin de la Dorée.
Les chouans de Bellavidès étaient rassemblés dans le bois au nombre de quinze cents. Aussitôt alerté , le commandement militaire d’Avranches résolut d’en finir avec eux .Il disposa ses troupes en trois collonnes pour encercler l’ennemi . Après trois heures de combat, les chouans semblaient avoir l’avantage ; un de leurs chefs, jeune homme de 18 ans, poursuivait les fuyards, le sabre à la main, quand il reçut un coup mortel. C’était Victor Philippe de Cantilly. A 17 ans, il avait voulu accompagner son père et ses frères dan s l’armée du roi : « Laissez-moi partir , avait-il dità sa mère qui voulait le retenir; je ne quitterai pas mon frère, je serai son conseil et son ami ; nous partons pour Dieu et pour le roi ; je serai toujours digne de cette cause ». L’arrivée de la colonne montant de Vernix fit reculer les chouans jusqu’à Reffuveille. Ils emportaient Bellavidès, légèrement blessé . A la nuit, les Cantilly revinrent sur le terrain chercher parmi les 30 ou 40 morts, leur frère, Victor, dit Montjoie. il était déjà enterré sur le chemin de la Dorée où il était tombé . Ils portèrent son corps dans le cimetière du Petit-Celland. Malgré le courage et les succès des chouans, la partie n ‘était pas égale : les volontaires n ‘étaient pas payés ; les chefs, à bout de ressources et de munitions , ne pouvaient exploiter leurs succès ; les paysans normands se lassaient eux aussi d’une lutte où ils étaient victimes des atrocités commises de part et d ‘autre. Aussi quand Hoche leur promit l’amnistie, les chouans firent-ils leur soumission. Le 23 juin 1796, de Ruays se rend à Brécey, et le 27, Bellavidès se soumet au général Quesnel à Avranches. Le 6 juillet, près d’Alençon, la paix est conclue. C’est la fin de la première chouannerie. Par ses attaches familiales, M. de Gouvetz était lié aux chouans de la région; d’ancienne noblesse, il était, par sa mère, cousin des Cantilly, de Dragey; il était parent et ami de M. de Larthurière , dont le père était président de l ‘élection à Avranches, quand lui-même était au chapitre de la cathédraie ; ils étaient même voisins au bord de la Sée, puisque les deux manoirs du Petit-Celland n’étaient pas à 1 km de distance. Il avait vu naître le jeune Bellavidès et sans doute, par la confiance des parents avait-il veillé sur son éducation. M. de Gouvetz avait sûrement des convictions royalistes et son caractère ne le portait pas à adopter la nouveauté. Mais il ne faut pas voir en lui un de ces sectaires à qui l’expérience n’apprend rien; Il n’était pas normand pour rien, et son esprit pratique I’inclinait à s’accommoder des circonstances . Aussi , il n’y a pas lieu de suspecter sa loyauté quand il fait la déclaration du 30 mai 1795, de vouloir vivre soumis aux lois et fidèle à la République. S’il ne s’est jamais compromis avec les chouans, c’est non par peur mais par loyalisme et prudence. Si nobles soient les intentions des chefs, rétablir la justice en poursuivant des criminels, il n’approuve pas la violence de leurs combats ; nous en avons la preuve quand il refusera de dénoncer ses agresseurs. Il n’a rien du prêtre réfractaire. tel que Desfeux l’a dépeint, « qui soulève les masses ignorantes au nom de la religion; qui oblige les jeunes recrues à prendre du service dans l’armée royale, sous peine de damnation éternelle » . Avant l’amour de son roi , il met celui de son Dieu, de ce Dieu qui l’éclaire à travers les .événernents, en lui montrant les nécessaires distinctions qu ‘avait confondues l’ancien régime, entre le spirituel et le temporel ; détaché de la vie agréable d’autrefois et de toutes les choses de la terre, peut-être se sent -il appelé à de plus grands détachements encore. Après les événements de Quiberon , on le suspecte à nouveau : et si des mesures d’humanité sont prises pour lui comme pour douze autres prêtres, il semble bien que c’était leur accorder un sursis : le département n’avait le choix qu’entre deux décisions : assignation à résidence ou arrestation. Depuis six mois et plus , M. de Gouvetz exerçait au Petit-Celland un ministère clandestin, quand, le lundi 2 avril 1796, il se rendit à Avranches. Le jour de Pâques était tombé cette année-là le 28 mars : il avait eu le temps d’aider ses paroissiens qui avaient eu recours à lui pour remplir leur devoir religieux. Il venait bénir, le lendemain, le mariage de sa seconde nièce avec Charles Le Tellier. La cérémonie n’était pas longue : les invités peu nombreux ; même l’oncle Jean-Baptiste n’avait pas quitté la Fouquière et l’oncle chanoine devait rentrer le soir même au Petit-Celland . Sans doute, en arrivant le lundi, voulut-il revoir l’ancienne cité épiscopale depuis longtemps , il n’était venu à Avranches ; il passa rue de Lille là où étaient jadis les quinze maisons des chanoines ; il passa devant la maison qui avait été la sienne pendant 24 ans. Que de souvenirs lui remontaient au coeur! Mais arrivant devant la cathédrale, son âme se brisa de douleur : dans la nuit précédente, la voûte du chœur venait de s’effondrer. Le mardi après-midi, après un dernier regard jeté aux tours de la cathédrale, M. de Gouvetz reprenait la route du Petit-Celland , il avait descendu le sentier escarpé qui domine la vallée de la Sée et rejoint la vieille route du Ponts à Brécey , qui suit , la rivière . Déjà, il avait franchi la limite de Saint-Senier , auprès du bois d’Apilly, passé Sous Saint-Brice; il allait pénétrer dans le bois de la Couverie ,à Ia ‘limite de Saint-Brice et de la Gohannière. Par cette belle soirée de printemps, le voyageur solitaire encore secoué par les émotions ressenties ces jours -là, ne pouvait pas ne pas songer aux merveilles de la nature, à ce demi-siècle qu ‘il venait de vivre, aux souffrances endurées depuis cinq ans. Avait-il le pressentiment de sa mort prochaine? Un ancien servant de messe de la cathédrale , le fils d ‘un ferblantier de la rue des Fossés, I’avait rencontré par hasard dans Avranches et reconnu . Il s’était rappelé qu ‘il y avait une prime à toucher pour qui dénoncerait un prêtre suspect : le nom de Gouvetz n’avait- il pas été affiché sur la liste au district ? Oubliant les bontés que son chanoine avait eues pour lui , poussé par l’appât du gain, i1 courut au district avertir les autorités. Le capitaine de la garde mobile de Brécey, Maincent le borgne qui connaissait admirablement la vallée de la Sée, fut alerté et se mit en route avec ses hommes. Des hurlements, des coups de feu : M. de Gouvetz fut arraché à ses pensées, c’était bien à lui qu’on en voulait ; atteint il trébucha. Alors, il reçut à la tête des balles tirées à bout portant ; et comme un vulgaire assassin, Maincent lui plongeait par sept fois sa baïonnette au travers du corps. Puis satisfaite de son oeuvre, l’escouade reprit la direction de Brécey, le laissant pour mort sur le chemin . Le hasard ou la Providence voulut que les deux pieuses femmes du Petit-Celland qui l’hébergeaient aux Bruyères, Marie et Françoise Guimont, vinssent à passer par là . Elles le reconnurent et s’aperçurent qu’il vivait encore. Touchées de compassion, elles allèrent trouver les voisins pour transporter le pauvre moribond dans la maisonnette qui leur appartenait. Quelqu’un y alla avec un cheval et une voiture. De la Dorée, on transporta le corps à travers les bois, par un étroit sentier, au moyen d’un van, grande corbejlle d’osier dont on se servait pour secouer le grain. La montée était courte, 400 m heureusement. Peu à peu, le blessé reprit connaissance, mais seulement pour avoir un sentiment plus vif de ses souffrances et de sa fin prochaine. Il appela Jean-Baptiste, son frère, qui vint aussitôt près de lui : « Je vais exposer ma vie ; mais n’importe, mon malheureux frère me réclame, j’y vais ». Il demanda un prêtre sans doute.On peut croire qu ‘aussitôt prévenu M. Affichard se rendit au chevet de son vieil ami et lui apporte le secours de sa prière fraternelle et le réconfort des sacrements. D’autres vinrent parmi lesquels on devine J.-J. de Larthurière qui n’avait pas la vocation d’un martyr et qui brûlait déjà de venger son ami : « Aux questions pressantes qui lui étaient adressées pour qu’il fit connaître les auteurs du lâche attentat dirigé contre lui, le mourant se contenta de répondre, il faut prier pour eux, je leur pardonne ». il mourut da troisième nuit après son arrivée, à la suite d’une longue et cruelle agonie : « Sa mort fut celle d’un saint ». C’était le 26 germinal an IV, le 15 avrjl 1796. La nouvelle de l’attentat et de la mort de M. de Gouvetz répandit la plus profonde consternation au Petit-Celland et dans les environs. Le soir de ce même jour, à la tombée de la nuit, son corps fut porté secrètement au cimetière et enterré près de la tour de l’église. Après la Révolution, une pierre tombale indiquait I’endroit où reposait son corps. Voici l’inscription telle qu ‘elle se lisait autrefois et que l’a copiée ‘le Père Masselin, en marge du registre paroissial : « Ici repose, près de la tour du Petit-Celland, le… de M. de Gouvetz, chanoine de la cathédrale d’Avranches, martyr de Ia foi dans la paroisse de la Gohannière, de l’année 1796 Il expira au Petit-Celland où il avait choisi son séjour pendant la tourmente révolutionnaire. R.LP. ». Quand M. Cudeloup arriva au Petit-Celland, le 3 janvier 1896, la pierre tombale avait disparu. Il écrit en 1911 : « Aujourd’hui, malgré des recherches faites tout récemment, il est impossible de savoir exactement où a été inhumé M. de Gouvetz » . Nous pensons que , lorsqu’en 1869, on allongea la nef de 4 m, la dalle fut utilisée dans la nouvelle maçonnerie et qu ‘au-dessus de la tombe, furent placés .les fonts-baptismaux.. Au printemps 1966, lors de nouveaux travaux, on fouilla sous les fonts et l’on découvrit le 15 mars les ossements de deux corps, à distance normale l’un de l’autre, ensevelis à une faible profondeur. Le crâne le plus ancien est peut-être celui de notre héros. Si cela est, on peut penser que l’autre corps est celui de son frère Jean-Baptiste mort 30 ans plus tard.