Histoire : Les chouans bas normands
8 juillet 2012.
En janvier 1795, les réfractaires de la première réquisition errent par bandes de dix, vingt, trente, quarante au plus, sans projets bien déterminés, coupent les arbres de la liberté, rançonnent les fonctionnaires publics. Le 15 janvier, le maire de Macey (près de Pontorson) est tué. En mars, des crimes sont signalés à Saint-James, des patrouilles sont attaquées, des soldats tués. Même scène à Villedieu. Du côté de Mortain on coupe des arbres de la liberté, on brûle les archives municipales, on tond des officiers municipaux. Le 14 du même mois, des brigandages sont signalés aux abords d’Avranches, des arbres de la liberté sont abattus dans des communes avoisinant La Haye-Pesnel. On coupe les cheveux des patriotes. De nombreuses désertions dans les bataillons sont signalées. En avril, plusieurs déserteurs de réquisitions rentrent dans leurs foyers et leur situation irrégulière les amène à battre la campagne. Auprès de Pontorson, six personnes sont assassinées, parmi lesquelles deux prêtres assermentés qui sont assommés à coups de crosse après qu’on les ait obligés à demander pardon à Dieu. Un rapport du général Duhesmes signale, en avril, que les « rebelles» sont plus nombreux dans le district d’Avranches que dans celui de Fougères et attaquent souvent les républicains. Le même rapport signale que, dans le district de Mortain, les « Chouans » font toutes les nuits des rassemblements et désarment les patriotes: les bois, les maisons isolées sont leurs repaires. Leurs signaux sont des cris « après les animaux» (sic), des croix élevées dans certains endroits. En mai 1794, on signale des armes volées, des cheveux rasés, des oreilles coupées à coups de sabres, dans les cantons de Brécey, Saint-Pois, Ducey, Saint-James et Pontorson. Les communes riveraines de la mer, entre Granville et Pontorson, sont désolées par les Chouans. Bref, il est certain que, si l’on ne peut pas encore parler d’une chouannerie organisée, le terrain se prépare favorablement; l’on devine que si quelque chef surgit et si des mots d’ordre sont lancés, une armée toute entière se rassemblera pour entamer de véritables opérations militaires.
O. G. : Forêt de Saint-Jean-des-Bois
Nous sommes parfaitement convaincus que notre Jean-Jacques de Larturière est resté étranger aux atrocités et aux exactions désordonnées du moment. Tout ce que nous savons de son comportement et de son caractère répudie cette imagination, comme nous le verrons par la suite. Mais il plonge tout de même dans cette ambiance et nous le devinons tout prêt à se rallier au chef qui, au lieu de se complaire dans de basses besognes, voudra organiser une nouvelle croisade pour le roi et la religion. Or, au début de l’année 1795, Louis de Frotté, venant d’Angleterre, passant par Jersey, débarquait en Bretagne du côté de Saint-Brieuc et, avant de gagner la Normandie qu’il avait mission de soulever et d’organiser, prenait contact avec les Chouans dé Bretagne et même avec la Vendée, assistait aux conférences de la Mabilais qui aboutirent à la pacification du 20 avril 1795 et, de là, se rendait en Normandie pour y prendre son commandement qui, d’après les ordres donnés à Londres, devait s’étendre à toute la Basse-Normandie. Dans les premiers jours de juin il établit son quartier général dans la forêt de Saint-Jean-des-Bois dans l’Orne, à la lisière de la vieille forêt de la Lande Pourrie, où il trouvait déjà, fortement organisée, la troupe de Michelot Moulin, l’un des plus héroïques soldats de l’insurrection normande. Or, dans le même moment, venait de débarquer d’Angleterre le comte de Ruays, chargé plus spécialement de rassembler les volontaires de l’Avranchin et de les rallier à l’armée de Frotté. L’expression de « division» employée dans les états officiels, pour désigner chacune des troupes, était quelque peu prétentieuse et peu employée couramment d’ailleurs. On disait : la « légion» d’Avranches, la « légion» de St-Jean-des-Bois, etc… On remarquera que les cantons Sud d’Avranches, Pontorson et St-James s’étaient rattachés à l’armée de Fougères organisée par La Rouërie. C’était, il faut bien le dire, la partie de l’Avranchin où la chouannerie avait le plus d’empire. Le chef le plus écouté de cette région était un homme du peuple originaire de Macey, surnommé Fleur de Rose, Dauguet de son vrai nom. « Le brave et loyal» de Larturière Rappelons immédiatement, pour bien situer la conduite et la façon de combattre de Bellavidès, Chasseur du Roi (tel est le nom que s’étaient donnés les Chouans de Basse-Normandie), ce que disait de lui son émule en courage et en héroïsme, Michelot Moulin : « le brave et loyal» de Larturière. Il avait la réputation de tenir fermement sa troupe en main et il défendait rigoureusement « les vols, les pillages et les égorgements ». D’ailleurs, et nous le verrons par la suite, lorsqu’il rentra dans ses foyers, il occupa des postes administratifs avec la considération et même l’attachement général des habitants, ce qui prouve suffisamment que le souvenir de ses exploits n’était entaché d’aucune ombre. Il prit d’abord du service comme capitaine, grade auquel l’appelaient naturellement sa personnalité, son apprentissage dans la marine et son influence dans le pays. Il fut rapidement promu chef de bataillon. Avec les autres chefs de la légion d’Avranches il participait aux réunions qu’ils tenaient fréquemment au presbytère de Saint-Georges de Livoye alors abandonné. On les y voyait portant ostensiblement leurs écharpes de soie blanche à frange d’argent. De ces conciliabules sortaient fréquemment de petites opérations locales.
L’avance vers Vengons, Gathemo, Saint-Pois, Brécey,
Mesnil-Gilbert, Chérencé-le-Roussel et Le Mesnil-Tôve
Comme entrée en campagne, le 31 juillet 1795 (13 thermidor an III), de Frotté se lance à la poursuite d’un riche convoi qu’il sait en chemin sur la route de Vire à Mortain et il fait la rencontre des Bleus à Tallevende. Ceux-ci sont repoussés et les Chasseurs du roi enlèvent un butin évalué à 600 000 F. Encouragé par ce premier succès, de Frotté s’avance vers Vengeons, Gathemo et Saint-Pois; ses troupes, tout d’abord fortes de 800 hommes, s’égaillent peu à peu (il en sera toujours un peu ainsi), mais il est rejoint par la légion d’Avranches, avec Ruays, La Huppe de Larturière, les frères Cantilly qui lui amenaient 200 hommes de renfort; il continue sa route par Brécey, Le Mesnil-Gilbert, Chérencé- Ie-Roussel et Le Mesnil-Tôve. Là, il met ses troupes à bivouaquer autour du château. Une bande de Bleus, qui venait de piller le château de Lingeard, survient à l’improviste, tue la sentinelle et tombe sur le bivouac comme l’on apprêtait le dîner tout en jouant au palet dans la cour. Malgré l’effet de surprise, les Républicains (les « Patauds », comme les appelaient les Chouans) durent décamper après une lutte d’abord confuse mais qui tourna finalement à leur complet désavantage, laissant aux mains de de Frotté et de ses hommes tout leur convoi. Dans les sacs abandonnés par les Bleus, les Chouans trouvèrent des chemises, des tabliers, des bas, des mouchoirs, des cravates, des serviettes, des rasoirs, etc …
C’était le premier combat d’importance de l’armée de Frotté avec le concours de la division d’Avranches, de de Larturière et des autres. Mais il fallut ensuite se disperser, les munitions se trouvant épuisées. C’est par là que l’armée de Frotté fut toujours empêchée de poursuivre et d’exploiter ses opérations. La division d’Avranches reprit ses « caches» et de Frotté rentra avec le reste de ses troupes dans son repaire de la forêt de Saint-Jean en passant par Saint-Hilaire et Le Teilleul. sans être inquiété.
Prochain épisode, « Le Teilleul réduit en cendres »
(*) Extrait de « La Manche Libre • en date des 3, 10, 17 et 24 février et
3 mars 1957.
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